En ce moment, tu es de l’autre côté de la frontière, au Colorado. Et cette nuit, du haut de la Côte-Nord, j’ai rêvé que tu me disais que finalement, tu y resterais, que finalement, c’était ce côté-là que tu avais choisi, le côté où je pensais que tu n’irais pas. Et ce serait ok, parce qu’on ne peut pas exiger d’une amie qu’elle reste. Et pourtant, l’idée que tu partes pour de bon là-bas, parce que l’amour, parce que l’homme de ta vie, me rend plus triste que toutes les ruptures que j’ai pu avoir, parce qu’il me semble que je ne me souviens plus de ce à quoi ressemblait mon quotidien avant toi. Tu serais ma plus grande rupture, parce que tu es le sauge, le lavande sur mes murs blanc cassé, mais tout ça n’a pas d’importance, parce qu’on m’a dit que les peines d’amitié s’écrivent peu.
Je le sais, parce que dans quelques semaines (ou mois), je déposerai mon mémoire. Il porte sur la tristesse des femmes, sa bibliographie fait plus de 24 pages, 24 pages d’œuvres théoriques, de romans, d’articles. Des dizaines parmi eux rapportent les histoires des cœurs brisés par un.e amant.e, jamais des cœurs brisés d’amitié.
Et je sais que l’éloignement physique n’est pas forcément synonyme de fin, mais on le sait que oui dans le fond, que l’éloignement physique fait presque tout, parce qu’il empêche les quotidiens de se croiser, qu’il empêche la mémoire du corps et de ce qu’on dit, la mémoire du corps est la mémoire la plus précise que l’on possède.
Tu m’écris du Colorado et me demandes si tu peux me commander un texte à distance.
Je te dis que oui.
Tu me dis écris sur le miel d’automne, il n’y a personne qui utilise le miel d’automne mieux que toi.
Mais ce n’est pas vrai, moi, je ne différencie pas le miel d’automne du miel d’hiver, du miel de lavande, du miel qu’on achète dans les petits oursons. Je ne fais que retenir celui que tu viens de finir pour t’en acheter un nouveau quand je passe devant une épicerie de produits locaux quelconque sur la rue Cartier (ou sur la rue Saint-Joseph, parce que ne nous mentons pas, je ne monte jamais en Haute-Ville, sauf quand j’y suis obligée).
À ton retour, tu trouveras dans ton bas de Noël du miel de lavande et du beurre d’érable. Ce sont de petits pots pour que tu puisses les finir avant de partir pour le Colorado à nouveau sans que tout le sucre qui s’y trouve ne se cristallise.
Et je ne sais pas d’où je tiens ça, d’une vieille de la chorale sans doute, mais on m’a dit une fois que les deuils, c’était comme des vagues. Au départ, elles sont fortes, hautes, fréquentes, mais avec le temps, elles s’espacent, s’abaissent, se distancent. Et je sais quelque part, qu’éventuellement, tes départs au Colorado me feront cet effet. Tu vois, celui-ci m’a fait moins de peine que le précédent, le suivant m’en fera moins encore, et tes départs deviendront quelque chose comme une habitude et tes retours seront les hauts de d’autres sortes de vagues, des vagues aux marées irrégulières, aux montées que personne ne comprend, pas des vagues qui éclatent en pleine gueule, juste des vagues qui empêchent l’eau de stagner, qui redonnent à tout le blanc cassé une allure de bleu pâle un peu nacré.
Si tu entendais tous ces touristes qui parlent anglais, tu verrais qu’il n’y a peut-être pas grand-chose qui sépare Québec de Colorado Spring (outre l’accès aux soins de santé surement) ou peut-être pas, peut-être que tout les sépare au final, mais que tu cherches dans les rues près de ton deuxième chez toi quelque chose qui te rappellerait la maison, et que quand tu es ici, dans ta première maison, peut-être que tu cherches quelque chose qui te rappellerait celui qui fait du Colorado ta deuxième maison. Et je ne veux pas être celle qui te déchire encore plus, je sais que tu te déchires suffisamment toute seule, j’espère plutôt t’aider à recoudre ce qu’il y aura à recoudre s’il y a quelque chose à recoudre, parce que rien ne dit qu’il faudra un jour le faire, parce que peut-être qu’il n’y aura pas de choix à faire finalement, peut-être que pour cette fois, tu pourrais tout avoir, et je voudrais que tu puisses tout avoir, mais je ne sais pas si j’y peux quelque chose. J’ai l’impression que tout ce que je peux faire, c’est de te pousser chaque fois à repartir d’ici et d’attendre impatiemment ton retour.
– Emmy Lapointe
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