Commande pour Miguel

« J’aimerais avoir un court conte sur deux amis qui font du vélo. »

Cette histoire-là peut juste prendre place à un endroit : Kamouraska.
Cette histoire-là est vraie.
Bon. Pour être franc, cette histoire là est à moitié vraie.
Elle met en scène trois frères : Christian, Jocelyn, Gilbert.
Christian c’est le plus jeune. 13 ans.
Pour le moment, son rôle, c’est de suivre les deux autres.
Jocelyn et Gilbert, ça c’est deux vrais tannants.
À Kamouraska, à ce moment-là, y’a pas grand chose à faire, à part crisser le bordel.
C’est dans ce genre d’opération que Jocelyn et Gilbert se spécialisent.
Christian jamais bien loin.
On parle de petits projets artistiques, tels que : 

  • mettre le feu au sous-sol de l’église ;
  • tirer sur le tracteur d’en face pendant la nuit et réaliser au matin que c’était le char neuf de Monsieur Michaud ;
  • flatter des cuisses dans le sens contraire du poil derrière l’école primaire.

Un bon matin de juillet, les deux plus vieux ont un projet.
Tout le monde sur les bicycles, ils roulent jusqu’au Manoir Taché.
Arrivés là, on s’installe dans les cabanes des pêcheurs.
Bien important de savoir : jamais eu de pêcheurs là.
C’est les restes du décor de Cormoran. (Une vieille série. Tu demanderas à ta mère.)
Toujours est-il qu’on s’installe là.
Les gars sortent de leurs sacs trois belles bouteilles.
De la bagosse artisanale.
Production de leur père.
Tout droit sorti de la cachette pas secrète pour personne (ça sent le décapant jusqu’au fond du garage).
On s’en ouvre une.
Puis une deuxième.
Christian commence à être un peu pancarte.
Ses aînés trouvent ça drôle.
Ils sortent de leur cabane pour se promener un peu.
Christian sourit. Il ne se doute de rien.
Joce et Gilbert attendent le bon moment.
À la croisée du petit sentier, ils piquent à droite, vers le fleuve.
Chrisitan ne voit rien aller.
Il chante tout seul, pense que ses frères le suivent.
Ils ont quitté au bon endroit : c’est là que se trouve la croix.
Dans Cormoran, il y a un truc avec le diable.
Demande-moi pas de te le conter, je l’ai pas écouté.
Mais sur la croix qu’ils ont bâtie, il est écrit :
« VADE RETRO SATANUS ».
Sympathique.
Rassurant.
Quand le ciel s’assombrit, l’effet que font les cèdres derrière la croix est effrayant.
On pourrait croire qu’il y a là des gens.
Des pêcheurs, des démons, je sais pas.
Joce et Gilbert y sont dissimulés.
Couchés par terre, dans les épines, ils regardent leur frère.
Christian, 13 ans, 122 livres mouillé, est comme tétanisé.
Devant lui, la grande croix.
Les cèdres qui se balancent de gauche à droite.
Le vent qui parle aux morts.
L’inscription dans le bois :
« VADE RETRO SATANUS ».
Les frères chuchotent.
« Vade retro Satanus ».
Christian, 13 ans, 122 livres mouillé, est complètement transit.
Pris de panique, il se retourne.
Les gars ne sont plus là.
Ses petites jambes à son cou.
La poussière monte.
Il peut sentir le diable derrière lui.
Arrivé aux bicyles, il ne voit pas ses frères.
Il enfourche le sien.
S’élance jusqu’au village.
Déboule dans la maison.
Se cache dans son lit et n’en sort que le lendemain. 

Je connais cette histoire parce qu’il me l’a contée.

Christian, c’est mon papa. Joce et Gilbert, mes oncles.
Quelques années plus tard, Jocelyn est tombé malade.
Juste avant que je naisse, sa famille l’a perdu.
Certains y vont vu quelque chose comme une sorte de timing.
Je te dis ça, Miguel, parce qu’aujourd’hui, il ne reste que deux amis à vélo : Christian et Gilbert.
Ils sont encore tannants.
Ils sont crissement vivants,

– Vincent Massé-Gagné

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