Commande pour Laura

« Une réécriture de la Chasse-Galerie (mais avec des femmes). »

C’était quelque part entre Natashquan et Kegaska, mais plus au nord un peu, sauf qu’à ce moment-là, Natashquan était connu de personne, parce que Gilles Vigneault avait même pas enregistré son premier single. 

Les routes se rendaient jusqu’à Forestville, après, c’était des sentiers battus l’été, des trails de neige l’hiver qui se traçaient à coup de dizaines de pitounes traînées dans la neige sur des miles et des miles.

À cette époque-là, on parlait pas de déforestation, de reforestation, de coupes à blanc, non, à cette époque-là, les forêts étaient infinies. Faut dire qu’on coupait pas bin vite, parce que les outils se résumaient à des scies doubles, des fils d’acier, des haches et des chevaux brûlés. 

Dans le bout de Natashquan, à la fin décembre, il restait une dizaine de camps qui appartenaient tous à la White Birch qui étaient pas encore la grosse gueule qui sent le soufre proche du Port de Québec. À ce moment-là, la White Birch, c’était une compagnie à grosseur d’hommes, en tout cas, c’était ça leur slogan. Pis c’était pas faux, à part leurs dix camps près de Natashquan et Kegaska, la compagnie en avait juste deux autres pas loin des Escoumins.

Chaque camp comptait une quinzaine d’hommes, sauf le plus au nord près de la rivière Romaine qui lui était formé de six femmes. À elles six, elles doublaient les quotas des gars à chaque jour, pis ça, ça affectait bin gros leur égo. 

Dans chaque camp, le plus jeune avait comme tâche de relayer les nouvelles au camp suivant, et comme de raison, le camp des femmes était toujours le dernier informé, même que souvent, quand les nouvelles se rendaient – quand elles se rendaient – il était trop tard. C’était à se demander si le relayeur du camp au sud du leur, Adélard, faisait pas exprès.

Juste entre vous et moi, Adélard, c’était un gars jaloux. Jaloux du succès des autres et encore plus de celui des femmes. C’était comme si à chaque fois que les femmes coupaient un arbre, on venait lui en enlever deux, mais pourtant, des arbres à cette époque-là, il y en avait à l’infini. 

C’était autour du solstice et les camps venaient d’apprendre que la White Birch allait pas s’occuper de ramener tout le monde chez eux comme elle avait promis. Tempête du siècle, c’était ça que les dirigeants avaient dit. Trop de dangers, it was plus safe de stay au camp. Mais le ciel était bleu pâle à des centaines de kilomètres à la ronde, tous les bûcherons et toutes les bûcheronnes savaient que c’était pas une question de vent ou de poudrerie, que c’était une question de money. Évidemment, ça avait créé la rogne dans tous les camps. Ça faisait des semaines que tous les soirs, les bucheron.nes gossaient des bouts de bois pour les faire devenir des cadeaux de Noël. On avait vu des bûches devenir des coutelleries complètes, des dés à jouer, des huards. Louise, la cadette du camp des femmes avait même sculpté pour sa plus grande soeur un jeu d’échec si détaillé qu’on peinait à croire qu’il ait été fait avec pour seul outil un petit couteau de poche.

Toujours est-il que sans se concerter, on semblait avoir décidé que tout le monde, aide de White Birch ou pas, serait chez eux avant que les petits jésus aient retrouvé les mangeoires sous les sapins.

L’idée était venue de l’aîné de tous les camps, Jacques, qui avait eu, paraît-il, une conversation la nuit d’avant avec un Anglais qui disait travailler pour la White Birch. Comme l’idée venait du camp le plus au sud, elle s’était comme distendue à mesure qu’elle montait dans les camps du nord. Quand Adélard avait appris la nouvelle, il était rendu question d’une espèce de grand Rabaska qui traverserait le ciel la nuit suivante et qui les amènerait tous et toutes à bon port en échange d’un petit quelque chose comme une âme ou deux. 

Adélard devait porter la nouvelle rapidement au camp du nord, parce que le départ du lift aérien se ferait au campement du centre, à la tombée du soleil. Sauf qu’Adélard avait ni envie de se presser ni envie de faire la route avec les femmes. Alors, il marcha même pas un mile, s’assit dans la neige, compta jusqu’à 148 (il savait pas compter au-delà de ça) et retourna vers son camp, fit mine d’être  essoufflé.

La nuit tombée, tous les hommes étaient réunis autour du plus grand Rabaska jamais vu de ce côté-là du fleuve. Mais aucune femme. Adélard dit, pour justifier leur absence, qu’elles avaient déjà organisé un petit réveillon et qu’elles préféraient rester au camp, qu’elles avaient peur de voler dans le noir

Mais elles avaient pas peur de voler dans le noir, à vrai dire, elles avaient pas peur de grand-choses, et encore moins des grands rabaskas volants.

Il faisait noir depuis plusieurs heures, et aucune nouvelle des camps au sud. Le ciel, contre toutes attentes, s’était finalement couvert. Elles en avaient donc conclu que tous les camps avaient choisi de passer le réveillon en forêt. Et comme elles ne connaissaient rien de l’abattement et tout de la résilience, elles se sont mises, sans se parler, à s’activer de tous les bords, de tous les côtés. Elles allaient coûte que coûte réveillonner. 


Louise s’affairait à sculpter dans du pin sec une Marie, des boeufs, des moutons, trois reines mages à la lumière d’une lampe à l’huile toujours à veille de s’éteindre, mais elle voulait, pour le petit bébé de la crèche du bois d’érable. Elle enfila le nouveau manteau que Bertha, l’aînée du camp, lui avait fait pour sa fête le mois dernier, et marcha quelque chose comme un millier de pas jusqu’au pied d’un érable qui s’était fendu à la dernière tempête. Mais alors qu’elle s’apprêtait à donner le coup fatal à une énorme branche, elle vit, dans le fond du tronc, deux yeux jaune jonquille en forme de fentes. 

Un pas de reculons, puis un autre, doucement, question de pas effrayer la petite bête qui avait trouvé refuge dans le flanc de l’érable. Au bout de deux-trois respires, les yeux jaunes sortirent de l’arbre, sauf que les yeux jaunes étaient accroché à un long corps d’écails sous lequel il n’y avait aucune patte.

Comme une couleuvre, mais dix fois plus large, cinq fois plus longue, mais zéro fois plus menaçante. Louise s’y connaissait pas pire en flore, en faune, en toutes ces choses-là, pis elle savait que des bêtes comme ça, il s’en faisait pas dans le coin. 

Comment qu’on te nomme ?
Lilith
Je n’ai jamais vu des comme toi ici, tu dois être écartée ou quelque chose.
C’est vrai que je suis plus une fille de sable que de neige, mais ça me va pareil, je suis pas perdue.
Qu’est-ce qui t’amène à Romaine à ce temps-ci.
C’est mon cousin, j’ai vu qui avait offert un lift aux hommes des camps en échange d’un petit quelque chose.
Un lift comment
En rabaska
Mais la rivière est gelée, on peut pas voyager par les eaux.
Non, c’est pour ça qui ont pris les airs.
Pourquoi ils nous ont pas amenées ?
Je sais bin pas, mais c’est pour ça que je suis ici à soir, pour vous lifter vous autres aussi
Et toi, c’est quoi le petit quelque chose que tu demandes
Rien.
Rien ?
Rien pantoute
T’es plus smath que ton cousin
Juste avec les femmes. 

Louise retourna vers le camp pour prévenir les cinq autres. Il a pas été question de croire ou de pas croire. Il a juste été question de faire des bagages légers pour pas faire mal à Lilith. 

Le corps du serpent était juste assez grand pour que toutes les femmes soient à leur aise pendant le voyage. Et comme si ça allait de soi, Lilith prit de l’altitude plus vite que tous les avions pas encore inventés. En moins de quatre, les femmes sillonnaient le ciel au-dessus de la forêt pas si infinie que ça. Alors qu’elles atteignaient les Escoumins, elles virent un rabaska stagné dans le ciel au bord duquel une poignée d’hommes s’obstinait à savoir qui y laisserait un petit quelque chose. 

Avant même que la quête passe dans les messes de minuit, toutes les bûcheronnes avaient regagné l’église de leur village respectif.

– Emmy Lapointe

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