« Je voudrais une courte histoire sur les résolutions bidons du jour de l’an. »
Jérôme était sorti de chez lui sans le dire à personne. Il avait enfilé son unique paire de bas en laine de mérino et ses espadrilles blanches. Il avait sorti ce qu’il considérait comme être « ses plus beaux vêtements de sport ». Il s’agissait d’un t-shirt en coton du Canadien, d’un chandail à capuchon du Canadien et d’une veste Nike beige, que son grand-frère avait achetée blanche, sept ans auparavant.
En bas des escaliers, devant la maison, Jérôme s’était senti bête. Il n’avait pas de playlist de course. Pas de podcast de motivation. Pas la moindre idée de ce qu’il devrait faire jouer pour dépasser ses limites – qui par ailleurs, n’étaient jamais très loin. Sans conviction profonde qu’il en avait un premier, Jérôme souhaitait absolument se dépasser dans l’effort et atteindre le second souffle. Il était hors de question qu’il coure à frette. Se connaissant trop bien, il savait pertinemment qu’il lui fallait un outil de distraction. Quelque chose qui ferait taire la petite voix qui lui jouerait dans la tête à la rencontre de la première épreuve venue. C’était le genre de gars qui prenait des pauses dans les escaliers. Il n’était pas dupe : cette séance de jogging relevait de la folie, considérant à la fois les limites de ses capacités psychologiques et physiologiques.
Pris d’un éclair de génie, Jérôme se dit qu’un rythme soutenu, qu’une basse vibrante et qu’une mélodie répétitive lui siérait parfaitement pour l’occasion. « Akon » fût alors tapé dans le moteur de recherche de son application musicale. Ne sachant que sélectionner et repérant vaguement quelques titres dont la familiarité lui était bancale, il appuya sur la première chanson, sans se soucier de l’ordre de lecture. Les premières notes vinrent le chercher à bras-le-corps. Comme si deux mains plongeaient du ciel, l’attrapaient fermement et le lançaient sur le Boulevard des Cimes, à Montchatel, au début des années 2000, dans une maison qui l’avait vu trempé d’adolescence.
Jérôme avait passé des soirées mémorables avec ses camarades du secondaire, dans des maisons nettement plus cossues que la sienne, à boire des bières et de la vodka bon marché. N’étant pas trop sûr de ce qu’il était ni de ce qu’il aimait, il acceptait à l’époque tout ce qu’on lui plaçait dans les mains. De quatorze à dix-neuf ans, Jérôme avait subi son adolescence plus qu’il ne l’avait vécue. Mais c’était passé vite. Et assez aisément. Akon avait accompagné, il s’en rappelait maintenant, la plupart des soirées arrosées où il s’assomait jusqu’à en oublier ses longs bras, son front boutonneux et son corps moins développé que celui de ses pairs. Akon, la gomme à saveur de cannelle et les cigarettes. Le trio du gagnant, pour qui fréquentait les beuveries improvisées où frencher une fille était aussi probable que d’avoir l’air d’un citoyen responsable en devenir.
Transcendé par la jeunesse ruisselante du torse musclé d’Akon sur la pochette de l’album qui contenait Lonely, Jérôme plaça un premier pied devant l’autre. Ses chaussures blanches, presque jamais portées, seraient rudement mises à l’épreuve, considérant l’état du pavé noyé de sloche de début janvier sur lequel il s’apprêtait à s’élancer. Qu’à cela ne tienne, il était investi d’une énergie puissante. Convaincu qu’à travers cette course, il rattraperait toutes les occasions manquées, trouverait la rédemption qu’il n’avait jamais touchée lors de l’adolescence, il entama un petit trop soutenu, en direction du Vieux-Québec.
La course prenait son départ devant la porte de son appartement, coin Cartier et René-Lévesque. Rapidement, le parcours lui offrait ses premières spécificités techniques. Sur cette surface glissante, il devait éviter nombre de sexagénaires, sans perdre sa traction. Mais Jérôme était prêt pour les défis. Utilisant certaines techniques apprises sur les planchers de danse improvisés de sa jeunesse boutonneuse et alcoolisée, il jouait de la hanche et du pied léger. Sa foulée, courte mais légère, le portait bien. L’exercice se révélait être un jeu d’enfant. Jérôme était un coureur né. Il le sentait déjà : il avalerait, dans les prochains mois, des centaines de kilomètres. Insatiable, il sentait monter en lui un appétit de marathons, de triathlons et d’ironmans.
S’envolèrent alors les doutes, les récriminations et les insultes qu’il s’était offerts la veille, devant son miroir, au sortir de la douche. Son ventre mou, ses jambes en cure-pipe et ses petits seins pointus, Jérôme saurait les dominer. Son corps, ce temple trop longtemps déserté, deviendrait cette masse édifiante, à l’image de celui d’Akon, dont il avait toujours rêvé.
Gonflé par ce constat, Jérôme s’offrit une pause. Il avait entendu que dès l’exercice terminé, une certaine quantité de glucides devait être ingérée rapidement afin de rentabiliser la séance. C’était commode, car il se trouvait justement devant le dépanneur, à trois coins de rue de la maison. L’endroit offrait une sélection de laits au chocolat protéinés qui sauraient faire l’affaire. En appétit, Jérôme poussa la porte du commerce, fit sonner la cloche et se dirigea vers les réfrigérateurs, en attrapant au passage un petit paquet de Lays sel et vinaigre, pour les électrolytes.
– Vincent Massé-Gagné
Laisser un commentaire